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Psychanalystes : une tribune pour les évincer tou·te·s (de la psychiatrie) [Partie 2]

Illustration: Julie K.

Si vous ne l'avez pas encore lue, voici la partie 1 de cet article.

 

Une tribune de réponse à celle qui demandait l'éviction de la psychanalyse des programmes universitaires de psychiatrie et de psychologie, et l'éviction des psychanalystes en tant qu'expert·es aux tribunaux, a été publiée dans Le Nouvel Obs. Elle a été rédigée et signée par 4 psychanalystes.

 

Pour faire court et simple, cette tribune ne répond que très maladroitement aux accusations selon lesquelles la psychanalyse n'est pas fondée sur la science, s'enfonce en déclarant que les TDA/H (Troubles du Déficit de l'Attention avec ou sans Hyperactivité) et les troubles dys (dyslexie, dyspraxie, dysorthographie, dyscalculie...) ne sont que des "pseudo-diagnostics", et argue inutilement que les expert·es appelé·es aux tribunaux ne le sont pas spécifiquement en tant que psychanalystes mais en tant qu'expert·es assermenté·es.

 

J'ai vraiment ri en lisant cette tribune de réponse, tout simplement parce que c'est un condensé de choix de tout ce que l'on reproche à la psychanalyse et à ses praticien·nes (et parce que publier une tribune signée par 4 personnes, celles-ci nulles autres que ses auteur·es, c'est au mieux un mauvais calcul... fait par des personnes atteintes de dyscalculie peut-être ?).

Analyse point par point de cet échantillon gratuit de mauvaise foi grandiloquente.

[La psychanalyse] a conquis les esprits éclairés à travers la planète. Elle est, par exemple, reconnue comme une science d’Etat en Chine.

Quand on mentionne "des esprits éclairés à travers la planète", il peut être utile de donner plus d'un exemple, sinon c'est assez peu convaincant. Quant à choisir la Chine comme exemple unique, qui a fait de la psychanalyse "une science d'État"... peut-être la traduction choisie est-elle malheureuse, en tout cas se baser sur ce que l'État chinois privilégie n'est pas spécialement encourageant.

En France, le vocabulaire freudien fait partie du langage ordinaire

Oui, tout comme beaucoup de termes en santé mentale : "schizo, bipolaire, déprimé·e"... Ça ne veut pas dire que les concepts derrière ces termes sont compris, encore moins que les mots sont employés correctement. La plupart du temps, ils servent d'ailleurs uniquement à insulter, à se montrer condescendant·e, à ostraciser ou à discriminer, quand ils ne sont pas tout simplement utilisés hors contexte ou dans un sens qui n'a rien à voir avec la véritable définition. Bref, cet argument n'a aucun sens.

Si le lecteur impartial a connaissance des critiques formulées dans la tribune, que conclura-t-il à propos de la scientificité ? Il existe des « sciences conjecturales ». Entre autres, l’économie et les sciences politiques. [...] Il faut ajouter que la psychanalyse n’est pas

une science conjecturale.

Pourquoi on en parle, alors... ?

Cette méthode, du divan et du fauteuil, libère la parole.

Oui, dans les TCC les patient·es parlent aussi. Parlent même beaucoup, c'est juste qu'ensuite les thérapeutes s'appuient dessus pour offrir des méthodes concrètes de soulagement et de changement au quotidien, plutôt que d'y revenir encore et encore pendant des années sans aller nulle part (et de risquer notamment d'exacerber certains traumatismes).

La méthode [de la psychanalyse] est d’abord expérimentale : elle est strictement cadrée sur ce que dit un patient singulier. [...] La mise en série d’un grand nombre de patients dégage des invariants, réguliers et classifiables : névroses, psychoses ou perversions. Ces résultats permettent de faire des diagnostics, des pronostics et d’orienter la thérapeutique. La psychanalyse est donc une science à part entière.

Je ne reviendrai pas sur l'utilité, dans ce genre de tribune publique, d'employer des mots accessibles au commun des mortels... Perso, et pourtant je sors de Sciences Po / je suis journaliste / la santé mentale c'est mon domaine, les "invariants" ça ne me parle pas, même si je comprends l'idée générale dans le contexte.

 

Et sinon, que répondre à part... Non ? Faire des expériences ne suffit pas à déclarer qu'une théorie est une science. Ou même que ces expériences peuvent être estampillées du seau "scientifique" parce que pour ça, il faut faire des études randomisées, selon un cadre et un protocole précis, en partant d'une hypothèse... pas d'une certitude théorique. Quant au fait d'en tirer ensuite des diagnostics, des pronostics et des orientations thérapeutiques, encore une fois, cela n'est absolument pas un gage de rigueur scientifique ! D'ailleurs ça n'a rien à voir avec la science en fait.

[La psychanalyse] n’a cessé de s’améliorer en fonction de ses résultats, selon les exigences rigoureuses de Karl Popper.

C'est là que les liens hypertexte sont utiles, les gars ! Ou tout simplement le bon vieux principe d'expliquer de quoi on parle... Bon, j'ai fait la recherche pour vous : Karl Popper était un philosophe des sciences du XXème siècle, c'est-à-dire qu'il s'est attaché à déterminer ce qui faisait une science ou pas. Et en l'occurrence, la tribune fait référence au poppérisme (je vous laisse deviner qui en était à l'origine), qui devait permettre de démarquer une science d'une pseudo-science en obligeant la théorie à être mise à l'épreuve pour prouver sa vérité (ou non) = selon les mots de Karl Popper, la réfutabilité par l'expérimentation.

Certes. C'est bien joli, tout ça mais... on n'a jamais dit que la psychanalyse ne s'était pas améliorée au fil du temps. On a juste dit qu'elle était encore très loin d'avoir fait ses preuves. Courage, vous n'y êtes vraiment pas !

On ne saurait reprocher aux psychanalystes les hypothèses [sur l'autisme] qu’ils faisaient il y a quarante ans, lorsqu’ils étaient les seuls à s’occuper des souffrances de la première enfance.

Bah si en fait. D'abord parce que 40 ans est une durée ridiculement courte (même pas une vie humaine entière) ; ensuite parce qu'un nombre proprement hallucinant de psychanalystes continuent aujourd'hui à se baser sur ces foutaises dangereuses de mère frigidaire et à conseiller des parcours de prise en charge totalement inappropriés, inefficaces et néfastes ; et enfin parce que justement, ce n'étaient à l'époque que des hypothèses... qui auraient dû être vérifiées et mises à l'épreuve plutôt qu'érigées en vérité absolue. Cf les points précédents.

Par ailleurs, je pense bien que les psychanalystes n'étaient pas les seul·es à l'époque à en avoir quelque chose à faire des souffrances et difficultés des jeunes enfants... Rapport qu'on retrouve des expériences de TCC, par exemple, datant des années 1800, et que Freud lui-même s'est basé sur certains principes de TCC comme l'exposition pour traiter des phobies... Et il ne faut évidemment pas oublier les médecins généralistes, et les parents qui se préoccupaient manifestement de leurs enfants en difficulté puisque ceux-ci se retrouvaient chez le/la médecin en question.

Le savoir-faire [du psychanalyste] est une sorte d’art, au sens où l’on peut parler de l’art du chirurgien ou du poète.

 Comme dirait l'autre, "mais personne dit ça. Jamais de la vie. Mais c'est de vous la phrase, ou vous l'avez entendu, ça ?". Les chirurgien·nes, justement, ne font pas de l'art : ils/elles se basent sur des connaissances physiques, scientifiques, des méthodes éprouvées et des protocoles très précis. Rien à voir, donc. Et si la psychanalyse est un art, tant mieux ! Pas de problème ! Mais à ce moment-là, que ça reste (exactement comme le demande la tribune originelle) hors de l'enseignement médical et psychologique, et hors des tribunaux.

Qu’est-ce que les « sciences expérimentales » ont apporté de nouveau ? Elles ne proposent rien de plus que des rééducations, qui sont souvent des recettes de grands-mères.

Petite mise au point de vocabulaire : les TCC ne sont pas des sciences expérimentales. Justement. C'est tout le propos. Les TCC se sont basées sur des études scientifiques rigoureuses, partant d'une hypothèse et la confirmant ou l'infirmant, pour ensuite déterminer des processus bien définis, bien précis de thérapie selon les différent·es pathologies. Et la meilleure preuve, c'est que ça marche.

Des recettes de grand-mère ? Je ne sais honnêtement même pas quoi répondre à une affirmation aussi stupide et sortant absolument de nulle part.

Des rééducations : oui, du cerveau, pour transformer ou supprimer certains automatismes. Eh bien, comment dire... ça marche ! Le soulagement, la diminution de la souffrance est là, et de façon rapide en plus. Et ça restera toujours plus concret que ce que met en place la psychanalyse, qui consiste en... quoi exactement, au final ?

Un enfant auquel sa mère ne parle pas meurt. Le célèbre neuroscientifique Pierre Changeux a montré que – sans l’audition de la voix maternelle – les neurones cérébraux périclitent et meurent.

Coucou les familles monoparentales, adoptives, homoparentales ! Et puis... de nouveau, pourquoi on parle de ça ?

Du point de vue des recherches les plus avancées, aucun neuroscientifique honnête ne sait localiser l’aire de la conscience, ni où se situe le sujet dans le cerveau. [...] D’ailleurs, s’il fallait admettre que le cerveau est un ordinateur, cela ne dirait pas qui introduit le logiciel.

Honnêtement, je ne comprends même pas pourquoi on est parti·es là-dedans.

Il est vrai que la psychanalyse ne prouve pas ses résultats grâce à des statistiques effectuées en double aveugle : les patients ne sont pas des souris de laboratoire. En revanche, la méthode freudienne s’appuie sur les innombrables témoignages de ceux à qui la psychanalyse a permis de vivre.

Non, les patient·es ne sont pas des souris de laboratoire. Par contre, les études statistiques effectuées en double avec un groupe de contrôle ont permis en médecine de trouver les bons traitements pour un immense nombre de pathologies. Y compris des maladies mentales.

Vous souhaitez des témoignages ? Cessez de faire l'autruche et allez les lire, car ils existent, ils sont nombreux, et grâce à un travail acharné, les TCC efficaces qui sont à l'origine de ces témoignages sont de plus en plus connues et pratiquées.

Quant aux solutions que proposent les sciences expérimentales, elles ont déjà un résultat, avec les pseudo-diagnostics du TDA/H et des « dys » testés chez les très jeunes enfants à l’école. Ils installent une ségrégation sous un prétendu couvert scientifique, alors que les causes sont le plus souvent culturelles ou familiales.

Finalement, en 40 ans la psychanalyse n'a vraiment pas changé : ici les TDA/H et les troubles dys ont remplacé l'autisme dans la réthorique des "causes familiales" et des cultures qui ne se valent pas...

Ainsi que l'attesteront des millions de parents et les 2 associations dédiées aux TDA/H qui ont officiellement signé la tribune originale, ce ne sont pas des pseudo-diagnostics. Est-ce qu'il y a du sur-diagnostic, de faux positifs ? Oui, évidemment. Comme pour tout, comme pour la dépression chronique souvent diagnostiquée à la place d'un trouble bipolaire par exemple, pour citer d'autres maladies mentales. Cela ne veut pas dire que les diagnostics sont erronés en soi.

Ils installent une ségrégation ? Au contraire, en donnant la possibilité de mettre en place des aménagements de scolarité / de travail /de loisirs qui ont fait leurs preuves, ces diagnostics permettent de garder la personne insérée dans la société et épanouie. Personne n'a envie d'une ségrégation, et tout est fait pour maintenir l'enfant dans sa classe ordinaire, par exemple -- avec des aménagements pour lui permettre de suivre.

Jamais un juge ne fait appel à un psychanalyste. Le juge prend le conseil d’experts assermentés qui sont des psychiatres ou des psychologues. Il ne s’occupe pas de leurs références scientifiques : ce sont en règle générale celles de la psychiatrie classique (névrose, psychose ou perversion). Ce sont d’ailleurs les mêmes classifications que celles de la psychanalyse.

Oui, c'est la teneur exacte des revendications de la tribune originelle : que la psychanalyse ne constitue plus la base de l'enseignement de la médecine psychiatrique ni de la psychologie, et que les praticien·nes de la psychanalyse ne puissent plus être assermenté·es pour servir d'expert·es aux tribunaux. C'est ce qu'on appelle essayer (et rater) de jouer sur les mots.

Le nombre de psychanalystes s’accroît d’année en année. Ils prennent en charge en première ligne la souffrance psychique, qui est la plus importante pathologie française.

Cf le point précédent : il y a de plus en plus de psychanalystes, et ils/elles sont en première ligne pour prendre en charge la souffrance psychique parce que la psychanalyse constitue la base et l'essentiel de la formation en psychiatrie et en psychologie. Mathématiquement parlant, il y a donc évidemment un nombre croissant de psychanalystes. Heureusement, avec la reconnaissance internationale de l'efficacité des TCC, je me permets d'espérer que ça change bientôt.

Sans diffamer, le lecteur impartial remarquera que Big Pharma tire profit de l’appel du 22 octobre.

C'est de la diffamation. Juste assez (pas de mention de noms) pour ne pas encourir de sanctions. Big Pharma profite peut-être de la tribune originale : mais ce n'en était pas le but, et ce n'est même pas sûr puisque Big Pharma ne rentre absolument pas dans le texte de la tribune. Il s'agit d'évincer la psychanalyse des enseignements universitaires et des tribunaux, pas de promouvoir la prise de médicaments. S'il y a quelque chose qui est directement encouragé, c'est la généralisation de la pratique des TCC.

Et au passage, les psychanalystes ne se privent absolument pas de prescrire des médicaments : tout le monde sait que la France est un des plus gros consommateurs d'anti-dépresseurs. Peut-être parce que la psychanalyse ne marche pas ?

Rappelons aussi que prendre des médicaments n'est pas un problème en soi : c'est juste mieux quand on peut éviter les effets secondaires.

Six millions d’enfants aux USA prennent de la Ritaline (ce médicament contient des molécules considérées comme des drogues).

Comme beaucoup de médicaments (la morphine par exemple). Pour rappel, un vaccin est basé sur la maladie dont il vise à protéger l'être humain. Les drogues ne sont pas un poison sous toutes leurs formes ni à tous leurs niveaux de dosage.

Les mêmes accusateurs publics se réclament de la génétique. Pourtant, dans une récente tribune du journal « le Monde », des généticiens aussi réputés que les professeurs Atlan et Testard ont déclaré qu’il n’existait pas de preuves génétiques de la souffrance psychique. Voilà une réponse aux affirmations de M. Ramus, signataire de l’acte d’accusation.

La tribune en question a été publiée dans Le Monde (article réservé aux abonné·es). Mais de toute façon, même s'il n'y a pas aujourd'hui de preuves génétiques de la souffrance psychique (et il y a pourtant des marqueurs de stress par exemple, grâce à la mesure du taux d'une hormone appelée cortisol), cela ne veut pas dire que nous n'en trouverons jamais. Et cela ne veut évidemment pas dire que la souffrance psychique n'existe pas. Les TCC sont basées sur des expériences et études scientifiques essentiellement pour y trouver une réponse, pour former des méthodes de soulagement de cette souffrance : elle est évidente chez les patient·es, les TCC y répondent, point. Pas besoin de preuves génétiques pour ça.

 

C'est donc avec une assurance renouvelée qu'Insane exprime son soutien à la première tribune : la psychanalyse n'a décidément rien à faire au tribunal ni en enseignements de psychiatrie et de psychologie, et cette réponse le prouve une fois de plus.

 

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